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[Le podcast version texte] Sauvages #2 : viol et littérature jeunesse

Dans un souci de permettre à tou.te.s d’accéder au podcast Sauvages, je vous offre le texte du deuxième épisode sur le viol et la littérature jeunesse, comme je l’avais fait pour le premier épisode.

Dans ce deuxième épisode, je présente trois livres :
Speak, la BD d’Emily Carroll d’après le roman éponyme de Laurie Halse Anderson (Vous parler de ça, en vf)
Bonne nuit, sucre d’orge, d’Heide Hassenmüller
Nous, les filles de nulle part, d’Amy Reed

Bienvenue dans le deuxième épisode de « Sauvages ! », le podcast qui parle de livres qui font bouger les lignes.  Avant de vous parler de la thématique et des trois ouvrages choisis, je voudrais vous remercier de m’accueillir une fois encore dans vos oreilles. Jamais je n’aurais espéré tel accueil pour le premier épisode, je remercie toutes celles et ceux qui ont pris le temps de m’adresser leurs remarques et encouragements.

Dans cet épisode, j’ai choisi de vous parler du viol dans la littérature de jeunesse. Un thème qui n’est pas facile à aborder, qui est encore bien trop tabou dans notre société même si l’on veut nous faire croire que tout va mieux depuis #metoo. La parole a été libérée et se libère également dans la fiction mais il reste tant de choses à faire, à bien des niveaux. C’est un sujet qui me tient très à cœur et j’ai décidé d’aller au combat avec les armes que je possède : les livres, la culture et l’éducation.

Attention, ce sujet est sensible. Si vous ne vous sentez pas prêts ou prêtes à entendre des extraits sensibles issus d’ouvrages de fiction qui abordent le viol, je vous conseille d’arrêter ici votre écoute. Si vous restez en ma compagnie, assurez-vous d’être dans de bonnes conditions pour m’écouter. Je vous recommande également de faire attention aux jeunes oreilles qui pourraient être présentes. Cela dit, on n’est pas là pour souffrir et même si le sujet du jour est loin d’être agréable, nous sommes là aujourd’hui pour en discuter et pour comprendre en quoi il est nécessaire que le thème du viol soit abordé dans la littérature – de jeunesse, en ce qui nous concerne.

Bien. Vous êtes à l’aise, dans un endroit où vous vous sentez bien, votre petit cocon intérieur ? Alors on y va.

Je commence l’exploration du sujet avec un premier ouvrage, Speak, une bande dessinée d’Emily Carroll dont la traduction française est parue en janvier 2019 aux éditions Rue de Sèvres.  Cette bande dessinée est une adaptation du roman éponyme de Laurie Halse Anderson, paru en 1999 et traduit en 2014 aux éditions La Belle Colère.

C’est un peu étrange mais je vais commencer par citer un extrait du roman « Le monde de Charlie »  de Stephen Chbosky

« Je ne sais pas si ça t’est déjà arrivé de te sentir comme ça. De vouloir dormir mille ans. Ou juste de ne pas vouloir exister. Ou juste de pas te rendre compte que tu existes. Ou un truc comme ça. »

Speak, c’est l’histoire de Melinda. Melinda a 15 ans et, cet été, à une fête, un garçon l’a violée. L’ambiance était sympa, il la draguait et elle appréciait d’être regardée par un garçon. Mais lorsqu’ils se sont retrouvés tous les deux dehors, il n’a pas respecté son refus, ne l’a pas écoutée lorsqu’elle a dit non. Tout de suite après, Mel a appelé la police mais n’a pas réussi à parler. Les mots restaient coincés dans sa gorge, impossible de leur dire ce qu’il venait de se passer.

Après l’avoir localisée, la police s’est rendue sur place et a mis fin à cette fête où l’alcool coulait à flots pour des dizaines de lycéens, ce qui est, comme on a souvent pu le voir dans les films et séries télé, totalement illégal aux Etats-Unis. Les policiers n’ont pas parlé à Melinda, ne sont pas au courant du viol. Personne ne l’est car elle n’a jamais réussi à en parler. Mais tout le monde sait que c’est à cause d’elle que les flics ont débarqué car quelqu’un l’a vue au téléphone. Et tout le monde la déteste désormais, même son ancienne meilleure amie.

Je vous lis un premier extrait pour vous plonger dans l’ambiance quotidienne de Mel :

«  Je tiens le choc les semaines suivantes sans me décomposer. Je me fais bousculer dans les couloirs. Marcher sur les pieds. Envoyer bouler contre les casiers.
Une ou deux fois, on m’arrache mes cahiers des mains, on en déchire les pages. J’essaye de ne pas y attacher d’importance. Ça finira par se tasser. »

Melinda pourrait essayer de leur expliquer, essayer d’en parler. A ses anciens amis, ses parents, un professeur peut-être ou bien même la police, soyons fou. Mais depuis son viol, Melinda se mure dans le silence. Elle n’arrive plus à parler, devient une pro des hochements de tête, des haussements d’épaules et des sourires en coin. Ses lèvres sont sèches, gercées, douloureuses, tout comme sa gorge.
Elle ne prend plus la parole en classe, se désintéresse des cours et des devoirs, n’essaie même pas de se défendre face à ses parents… de toute façon, ils ne l’écoutent même pas, ne cherche même pas à comprendre ce qui se cache derrière ses notes en chute libre. Ils ne veulent pas voir. Lorsque Mel commence à se scarifier, sa mère lui dit, après avoir vu les marques sur ses bras qu’elle n’a pas le temps pour ça.

Mel voudrait disparaître.

Je vous lis un deuxième extrait :

« Il m’est de plus en plus difficile de parler. J’ai la gorge irritée, les lèvres à vif, comme si je souffrais d’une espèce de laryngite chronique. Je sais que je suis perturbée. Je voudrais tout avouer, confier ma culpabilité, mon erreur, ma colère à quelqu’un d’autre. Il y a une bête en moi qui me ronge de l’intérieur.
Même si j’essaie de me débarrasser de ce souvenir, il restera avec moi, continuera à m’entacher. Mon repaire est un atout, un endroit calme qui m’aide à contenir toutes ces pensées dans ma tête, là où personne ne peut les entendre. »

Melinda est seule avec sa souffrance, mentale et physique. Ne pas en parler n’aide pas à effacer son viol. Les souvenirs remontent, par flash incontrôlables. Les symptômes physiques sont là, Mel a la gorge douloureuse, s’évanouit. Le goût du sang la ramène à cette soirée durant laquelle, couchée dans l’herbe, elle s’est mordue les lèvres au sang en attendant que ce soit fini. Elle se croit folle et pense que sa place est en hôpital psychiatrique. Elle ne se sent bien que dans sa grotte, un ancien débarras du lycée qu’elle a aménagé et où elle se réfugie pour lire au calme, là où personne ne peut l’atteindre.

Mel est une survivante. « Speak » est le tout premier roman que j’ai lu qui, en plus de parler d’agression sexuelle et de revenir sur la scène même du viol, parle de la vie après. Comment continuer à vivre après avoir été détruite de l’intérieur ? Comment se lever chaque matin, se battre chaque jour, lorsque l’on vit avec un symptôme de stress post traumatique ? Comment avoir encore envie d’exister et, surtout, comment se retrouver ? Speak n’apporte pas de réponses, que des pistes, car il y a autant de chemins qu’il y a de survivants. Plus important, « Speak » montre qu’il est tout à fait normal d’être blessée, perdue, en reconstruction et que plus rien ne sera sans doute jamais pareil mais que tout est possible.

La bande dessinée est extrêmement fidèle au roman, les textes sont les mêmes à la virgule près, il s’agit « simplement » d’une mise en image de ce texte poignant.
Le roman « Speak » est un bestseller aux Etats-Unis, a été traduit dans 16 langues, adapté en film. Laurie Halse Anderson reçoit depuis vingt ans des milliers de témoignages d’adolescents du monde entier et malgré cela, il lui a fallu presque vingt ans pour reconnaître que son roman s’inspirait de son propre viol vécu à treize ans. Cette année, elle a publié « Shout » un roman autobiographique dans lequel elle revient sur sa vie d’adolescente, son viol et ses conséquences. J’espère qu’il sera traduit en français d’ici peu mais si vous lisez en anglais, je vous le conseille. Comme le dit l’autrice elle-même, il n’est aujourd’hui plus l’heure de parler mais de crier.

Je passe à un deuxième ouvrage, le roman « Bonne nuit, sucre d’orge » de Heidi Hassenmüller, paru en Allemagne en 1992 et traduit en français en 2003 aux éditions du Seuil. Vous l’aurez compris, ce n’est pas un roman récent mais plutôt un classique du genre, si je puis dire.
Heidi Hassenmüler est également une survivante. Elle a été violée dans son enfance et a également reçu des milliers de témoignages depuis la parution de son roman. Elle se bat pour une meilleure protection des enfants victimes de violences sexuelles, notamment et surtout dans le milieu intrafamilial.

Sucre d’orge, c’est le surnom que son beau-père donne à Gaby. Nous sommes en Allemagne, juste après la deuxième guerre mondiale. Le père de Gabrielle est mort pendant la guerre et sa mère s’est remariée avec un homme qui n’a pas mis très longtemps à abuser sexuellement de Gaby.
Les viols sont répétés, très courants, et commencent alors que Gaby a six ans. Après quelques années, elle comprend que son beau-père est un véritable pervers, qu’il viole toutes les jeunes filles qui ont le malheur de se retrouver seule en sa présence et qu’il n’a parfois même pas peur de prendre des risques. Mais qui l’arrêterait ? Qui s’en rendrait compte ? Personne ne veut voir.

Personne ne veut voir ce qu’il se passe derrière les portes fermées, derrière les apparences. Et le beau-père de Gabrielle a bien compris comment préserver son secret : il la culpabilise et n’hésite pas à lui faire peur, lui garantissant que c’est elle qui serait montrée du doigt et répudiée. Gaby allant à l’école chez les sœurs et grandissant dans un milieu très catholique, tremble de peur à l’idée d’être la source de ce péché.

Je vous lis un premier extrait :

« Si elle racontait cette chose », maman se fâcherait à coup sûr. C’est d’ailleurs ce que papa ne cessait de lui répéter.
Devait-elle se confier à Elli ? Mais lorsqu’elle connaitrait son « secret », voudrait-elle toujours être son amie ? Peut-être qu’elle penserait qu’elle est une mauvaise fille qui commet des péchés ? »

Gaby grandi dans le silence. Avec les années, elle comprend que son beau-père la viole, elle a conscience de ce que cela signifie, a grappillé quelques informations auprès de ses amies sur l’acte sexuel, sa mère ne lui en parlant sûrement pas, pas plus que la société – je rappelle que nous sommes alors dans les années cinquante. Une fois réglée, elle a conscience du risque de grossesse mais, heureusement pour elle si j’ose dire, son beau-père aussi.
Elle prend également conscience que si le secret était révélé, elle aurait énormément à perdre, comme l’exprime très bien ce deuxième extrait :

« Jamais il ne doit apprendre pour papa, pensa-t-elle. Elle préférait se faire arracher la langue plutôt que d’en parler. Et papa ! Il se garderait bien de faire une remarque. Peu de temps auparavant, elle avait lu un article dans un journal. Un homme avait été condamné pour avoir abusé sexuellement de mineurs. Elle savait que papa pouvait être puni si elle portait plainte. Mais qu’est-ce que cela changerait maintenant ? Maman se détournerait d’elle, pleine de dégoût. Oui, elle dirait sans doute même que c’était de la faute de Gaby. Et tout le monde la montrerait du doigt. »

Bien sûr, dans la postface de « Bonne nuit, sucre d’orge », l’autrice Heidi Hassenmüller insiste bien sur le fait qu’il est inutile de vouloir taire et enterrer la douleur. « Ne faites en aucun cas ce que j’ai fait, dit-elle. Le mauvais traitement psychique et physique ne peut être refoulé que pendant un certain temps. La chose ne s’efface pas. ». Elle rappelle également que les cas d’agressions sexuelles dans un contexte intrafamilial concernent un grand nombre d’enfants.

L’inceste n’est pas un thème facile à aborder, ni dans la littérature ni en société, je le sais. J’ai déjà entendu et lu des avis qui pensent que ce roman ne doit pas être donné aux enfants, ne doit pas être considéré comme un roman pour la jeunesse. Je comprends les réticences. C’est bien évidemment le genre de lecture qui doit être accompagnée, discutée ; elle peut être très déstabilisante pour le jeune public. Mais pourquoi pourrions-nous raconter des histoires de loups et d’ogres qui dévorent des enfants et ne pas en prescrire d’autres qui parlent de viol et d’inceste ? Pourquoi devrions-nous éviter de leur parler de quelque chose qu’ils connaissent peut-être ou pourraient rencontrer dans la vie ? – ce qui ne sera jamais le cas d’un ogre, je le rappelle.

Selon une étude de l’Organisation Mondiale de la Santé de 2004, 20% des femmes et entre 5 et 10% des hommes ont connu des violences sexuelles dans leur enfance et l’on sait qu’un très grand nombre de ses violences se passent dans le contexte familial. C’est un tabou mais c’est une réalité et les livres peuvent aider les enfants et adolescents à prendre conscience qu’ils ne sont pas seuls à vivre ce qu’ils vivent, à ressentir de la honte et de la culpabilité là où ils ne devraient ressentir que de la colère car un adulte a abusé d’eux. La parole doit être libérée, les yeux des adultes ouverts et la littérature peut aider. Les romans comme « Bonne nuit, sucre d’orge » sont importants et ne se trompent pas de public.  

Il est important de poser les mots, les vrais, de ne pas avoir peur de parler de son sujet, de ne pas le fuir. Cela ne sert à rien de prendre mille détours car si l’adulte qui a écrit l’ouvrage se dit que l’on comprendra bien où il veut en venir, l’enfant ou l’adolescent ne le comprendra sans doute pas, lui. Un enfant qui est violé n’a aucune idée de ce qu’il se passe, il ne connaît pas la sexualité, n’a pas les mots. Il se retrouve face à quelque chose qu’il ne comprend pas, qu’il juge forcément contre-nature, que l’agresseur lui dit être honteux. Si le livre ne lui dit pas texto ce qu’il se passe et que ce qu’il se passe est répréhensible mais pas lui car lui n’a rien fait de mal, qu’il est une victime et qu’il doit être protégé et défendu, il ne le saura pas. Le silence doit être rompu, il y a des centaines de milliers d’enfants à sauver à travers le monde. Des enfants qui deviennent des adultes en souffrance qui peuvent vivre avec cette douleur toute leur vie. La page ne se tourne pas sans aide, elle peut même ne jamais se tourner.

Voici mon souhait pour les prochains ouvrages de littérature jeunesse qui parleront de viol : qu’ils n’aient pas peur de faire face à leur sujet.

C’est heureusement le cas du troisième ouvrage dont je vous parlerai aujourd’hui. Il s’agit de « Nous les filles de nulle part » d’Amy Reed, paru aux Etats-Unis en 2017 et dont la traduction française a été publiée par Albin Michel en 2018.

Les filles de nulle part, ce sont les filles de Prescott, Oregon. Les filles célibataires et très bien comme ça. Les filles qui n’ont jamais été regardée par quelqu’un et dont le corps n’en peut plus d’attendre. Les filles qui ont déjà couché des dizaines de fois et aimé ça. Celles qui n’aiment pas ça. Celles qui regardent les filles et se demandent si elles oseront un jour se l’avouer. Celles que le monde défini comme un garçon et qui se demandent si elles pourront un jour devenir une femme. Celles qui se trouvent trop moches. Celles qui se trouvent trop grosses. Celles qui ne se regardent pas, celles qui se regardent trop.

Mais les filles de nulle part, ce sont surtout Rosina, Erin et Grace. Rosina vit avec sa mère, sa grand-mère et surtout tout le reste de sa famille. Chaque branche a son appartement mais tout le monde vit collé et travaille ensemble au restaurant familial. La famille de Rosina a immigré du Mexique et chez eux, c’est un peu comme s’ils vivaient encore dans leur minuscule village. Tout tourne autour de la cuisine Mexicaine – dont Rosina a horreur – on parle bien sûr bien plus espagnol qu’anglais, on traite les femmes comme des boniches et les hommes comme les rois. Chaque jour après l’école, Rosina est la babysitter attitrée de ses petits cousins pendant deux heures avant d’aller servir au restaurant familial. Elle se rend bien compte qu’elle n’a pas la même vie d’adolescente que ses camarades, elle étouffe sous les contraintes et le patriarcat familial et pour ne rien arranger, elle est homosexuelle. Voilà une chose qu’elle se garde bien de dire à sa famille. Rosina bouillonne, rage et rêve de s’enfuir pour monter un groupe de rock punk.

La seule amie de Rosina s’appelle Erin. Erin est atteinte d’Asperger, a un très haut quotient intellectuel ce qui fait d’elle un enfant à haut potentiel. Sa mère ne cesse de lui répéter qu’elle a énormément de chance, ouais, si elle le dit. Erin a surtout bien conscience qu’elle est différente de tout le monde, source de moqueries de la part de ses camarades et grande source d’angoisses pour sa mère qui n’a de cesse que d’essayer de la plier pour qu’elle rentre enfin dans la petite boîte de la norme. Pendant des années, Erin a essayé de se plier, a bien observé les autres et les a copié pour coller à ce qu’on attendait d’elle, fait mille efforts et pris sur elle chaque jour. Elle s’oubliait, avait pris l’habitude de ne plus s’écouter, jusqu’à ce jour où après avoir voulu tellement faire comme les autres, un garçon l’a violée.

Je vous lis un premier extrait pour que vous fassiez connaissance avec Erin :

«  Erin se frotte les mains pour apaiser son anxiété, pour rassembler ses pensées. Elle songé à l’empathie, au fait que les gens croient à tort que les Aspies n’en ont pas et qu’il faut la leur enseigner. Mais elle en a, de l’empathie, elle en a en abondance, au point que ça lui fait mal, parfois, au point que la douleur des autres devient sa douleur à elle et la rend incapable d’aider qui que ce soit. C’est pourquoi il lui est plus facile d’essayer de l’ignorer que de vouloir consoler quelqu’un qui souffre, car la plupart du temps celui lui retombe dessus et le résultat est pire. Ce qu’elle veut faire avec la douleur, c’est l’effacer, la chasser, et parfois ce n’est pas ce que veulent les autres. Et pour Erin, cela n’a absolument aucun sens. »

Grace vient d’emménager à Prescott, dans la maison d’une fille qui a dû en partir précipitamment. Elle lit des messages de détresse laissés sur les murs et apprend par Rosina et Erin que cette fille s’appelait Lucy et qu’elle a porté plainte pour viol contre trois garçons du lycée. Le scandale a éclaté, peu de gens ont soutenu Lucy, sa plainte a été retirée et sa famille a quitté la ville. Grace n’envisage même pas un seul instant que Lucy aurait pu mentir – qui irait mentir sur ça ? Et il ne lui faut pas longtemps pour y croire, une fois qu’elle fait la connaissance de ces fameux garçons.

L’autrice alterne entre ses trois personnages ainsi qu’une vue d’ensemble sur les filles de cette petite ville. Beaucoup ont cru Lucy mais toutes se sont tues. Pourquoi ? Y a-t-il vraiment besoin d’expliquer ce à quoi on s’expose lorsque l’on s’oppose publiquement à des hommes ?

Au milieu de toutes ces filles, quelques pages grises viennent nous rappeler la présence des agresseurs de Lucy. Quelques pages issues d’un blog appelé « Les vrais mecs de Prescott » qui file la gerbe tant il transpire le masculinisme et fait écho à ce que l’on peut lire chaque jour sur certains réseaux sociaux. En voici un extrait pour aiguiser votre colère :

« Les filles veulent être prises ; c’est dans leur nature, alors de temps en temps elles résistent un peu en espérant qu’on va les forcer. La vérité, c’est que parfois non ne veut pas dire non. Evidemment, les féminazies ne l’avoueront jamais mais je vous parie cent balles que la plupart des meufs adorent qu’on les brutalise un peu. »

Ces messages sont signés par MäleAlpha451 qui ne se gênent pas pour entretenir la culture du viol – un terme de féminazie, ça, avec lequel il ne serait forcément pas d’accord – en donnant des conseils aux mecs pour violer les filles. Lorsque Grace découvre l’existence de ce blog, elle ne veut pas rester sans rien faire et, avec l’aide de ses deux nouvelles amies, elle envoie un mail anonyme à toutes les filles de l’école.  Tout comme dans « Moxie », le roman de Jennifer Mathieu dont je vous parlais dans le premier épisode du podcast sur le féminisme et la littérature jeunesse, la résistance s’organise.
Je vous lis un extrait de l’un des mails adressé par les filles de nulle part, puisque c’est ainsi qu’elles choisissent de se faire appeler :

«  Comme il semble que ce ne soit pas toujours bien compris, disons les choses très clairement.
Profiter de quelqu’un qui a bu, c’est malsain et cruel. C’EST DU VIOL.
Faire boire une fille pour coucher avec elle, ce n’est pas « la détendre un peu ». Ce n’est pas une technique de séduction. C’EST DU VIOL.
Coucher avec quelqu’un qui n’est pas en mesure de consentir ne fait pas d’un mec un veinard, ça fait de lui UN VIOLEUR. Compris ?
Sans qu’on sache pourquoi, tout le monde s’est résigné à ce que ce soit ainsi. A penser que les mecs sont comme ça. Que c’est juste une situation que les filles doivent gérer. Mais nous ne voulons plus l’accepter. Nous ne laisserons plus les hommes décider de ce qu’ils font de notre corps.
Si cela vous est arrivé, ce n’est pas de votre faute. Nous sommes là pour vous, nous sommes là pour nous toutes. »

« Nous, les filles de nulle part » rappelle des essentiels. Le consentement, les dégâts de la culture du viol et la force de la sororité. Les femmes doivent s’unir et se défendre ensemble. Il est temps d’arrêter de se dire que « c’est comme ça », que les hommes ont des pulsions qu’ils n’arrivent pas à contrôler et sont victimes de leurs hormones. Amy Reed n’a pas peur d’enfoncer le clou et il le faut. Il faut rappeler encore et encore que s’il y a eu un non, c’est un viol, même un non après un oui, c’est un viol. En fait, s’il n’y a pas eu un oui clair, c’est un viol. Et, surtout, gloire soit rendue à Amy Reed, elle n’a pas peur du fameux mot-qu’il-ne-faut-pas-prononcer. Non, pas Voldemort … VIOL.

Viol, le mot en V qu’il ne faudrait surtout pas trop dire. Vous l’avez déjà souvent rencontré dans vos lectures ? Et dans la littérature jeunesse ? Je l’ai lu bien plus de fois dans les 532 pages de ce roman que dans tous les romans lus précédemment dans ma vie. Et jamais je ne me suis dit qu’il était trop souvent répété. J’ai pensé qu’il était nécessaire, qu’il devait être répété encore et encore parce que des adolescentes comme Lucy, comme Erin, comme toutes les autres que l’on n’a pas entendue et qui ont été forcées à avoir un rapport sexuel, minimisent le viol. Elles finissent par se dire que c’est leur faute, qu’elles n’avaient qu’à se défendre, se débattre. Mais non, les filles, ce n’est pas votre faute. C’est la faute du connard qui vous a violé !

Je termine avec un dernier extrait aussi important que les autres, si ce n’est même plus :

« – Et je me dis une chose, continue Serina. Peut-être que si mes parents m’avaient parlé du sexe, peut-être que si on m’avait dit que c’était un choix que je devais faire, une chose que je devais désirer, ça se serait passé autrement, vous savez ? J’aurais peut-être su que je n’avais pas à laisser un mec prendre des décisions pour mon corps. J’aurais peut-être su que je pouvais dire non, déjà. Parce que je ne savais pas. J’étais une gamine, et je croyais que si un type me voulait, ça voulait dire que la décision était déjà prise. »

« Nous les filles de nulle part » est un roman que je conseillerais à partir de quatorze ans. Je pense que je n’ai pas besoin d’en dire plus que ce que je n’ai déjà dit pour vous convaincre de son importance et de son besoin de se retrouver entre les mains des adolescents. Lisez-le, faites-le lire, discutez-en. Amener les termes consentement et culture du viol sur la table et discutez-en.

Voilà pour les trois romans dont je voulais vous parler aujourd’hui. J’ai bien conscience que ce n’était pas le sujet le plus agréable à écouter mais regardez, on est toujours là. Restez encore un peu dans votre bulle, prenez soin de vous, reprenez des forces. Et puis levez-vous pour partir au combat ou accompagner celles et ceux qui ont un combat à mener car la route est encore longue. Mais les livres peuvent vous accompagner sur le chemin.

Je vous remercie d’avoir écouté ce deuxième épisode de « Sauvages ». S’il vous a plu, je vous invite à vous abonner sur votre application de podcast (il est disponible sur Podcast Addict, Spotify et Apple Podcast) et à le partager. On se retrouve d’ici quelques semaines avec un nouvel épisode et une nouvelle thématique. D’ici là, vous êtes évidement invités à me laisser vos commentaires et avis sur le blog meresauvage.com, sur twitter @meresauvage ou sur instagram sur la page sauvages.podcast

A bientôt !


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