Romans pour adultes

Les yeux rouges – Myriam Leroy

 » Il s’appelait Denis. Il était enchanté.
Nous ne nous connaissions pas. Enfin, de toute évidence, je ne le connaissais pas, mais lui savait fort bien qui j’étais. « 

C’est sur ces mots que s’ouvrent Les yeux rouges. La narratrice est journaliste sur une radio nationale. Denis, lui, est un homme de cinquante ans qui apprécie beaucoup ses chroniques et lui a envoyé un message facebook pour le lui faire savoir. Il la dragouille, c’est un peu lourd mais inoffensif. Elle lui répond pour le remercier ; depuis le temps, elle a appris que ne pas répondre aux messages de ses admirateurs pouvaient les mener à se montrer insultants. Il la complimente sur son travail, elle le remercie, cela s’appelle la politesse.

Mais Denis profite que la porte soit entrouverte pour y glisser un orteil. Il se livre, raconte sa vie, son travail d’employé administratif qui s’ennuie, sa vision du mariage et de la paternité. Il se sent tout à coup en droit de donner son avis sur tout et même sur la vie de la narratrice :

 » Il pensait néanmoins qu’une vie humaine, a fortiori une vie de femme, était incomplète sans l’expérience de la reproduction, de la maternité.
Peut-être se mêlait-il de ce qui ne le regardait pas mais il m’invitait à bien y réfléchir. Un patrimoine génétique comme le mien, il fallait le faire fructifier, MDR. « 

Elle ne lui a bien sûr rien demandé et n’entretient même pas sa conversation puisqu’elle ne lui répond pas, mais cela n’arrête pas Denis pour autant.

 » Sur ces considérations, il me laissait, me souhaitait une douce soirée et une nuit durant laquelle, peut-être, je le laisserais me rejoindre en rêve. (Et je ne devais surtout pas hésiter à lui répondre une fois de temps en temps parce qu’il avait un peu l’impression de soliloquer.) « 

La narratrice ne sait plus quoi faire. Elle a beau ne pas lui répondre, il continue et ne se contente pas de sa messagerie puisqu’il commente également les statuts et photos. Il ne se limite plus au virtuel ; elle apprend par un collègue qu’il se vante d’avoir couché avec elle. Il est partout, de plus en plus intrusif, de moins en moins respectueux. Le harcèlement a commencé.

Elle prend la décision de le retirer de la liste de ses amis même s’il en a plus de quarante en commun avec elle. Denis est alors piqué au vif et passe à la vitesse supérieure. Les insultes pleuvent ainsi que les photos d’elle photoshopées, les billets de blog, entraînant avec eux une vague de commentaires, de likent, LOL et partages.
Le harcèlement suit la narratrice partout. On lui reproche de ne plus penser qu’à ça mais comment oublier quand le nuage la suit partout, quand tout le monde est au courant, quand le stress et l’angoisse la bouffent, affectant ses yeux et la couvrant d’eczéma ?

Mon avis

Pour écrire Les yeux rouges, Myriam Leroy s’est inspirée du harcèlement qu’elle a subi et y a mêlé des histoires similaires vécues par ses collègues journalistes. Je n’avais même pas besoin de le savoir pour trembler de rage devant les mots de Denis. Ce que la narratrice relate, on y croit sans peine. Des hommes vexés qu’une femme ne leur accorde pas d’intérêt et qui transforme leurs compliments en haine, il y en a tous les jours, à commencer dans la rue.

Le plus terrible a été pour moi les réactions des personnes vers qui la journaliste se tourne pour trouver de l’aide. Compagnon, amis, collègues, hiérarchie, policier, avocat, … tous se montrent décevants :

Maître Saada m’avait trouvée très charmante et il lui tardait de me revoir, mentionnait-il en attachant à son mail notre projet de contrat.

Tant pis, très bien, maître Saada notait. Et s’il pouvait se permettre, il me déconseillait de faire appel à une avocate. Stratégiquement, dans ce genre de cas, il était plus habile de choisir un homme. C’était peut-être navrant mais mon dossier aurait moins de chances d’aboutir si le juge avait l’impression que tout ça c’était une histoire de bonnes femmes qui se montaient le bourrichon. Il me souhaitait bonne chance et bon courage pour la suite.

« Des histoires de bonnes femmes » au point que le policier préfère attendre sa collègue féminine parce qu’il n’est pas vraiment sûr de comment il doit traiter cette plainte. Au point que l’avocat se montre tout à coup aussi lourd que les trolls masculinistes. Les amis lui conseillent de ne pas y prêter attention, les collègues n’en ont que faire, la hiérarchie considère ses employées en arrêt de travail pour harcèlement comme n’ayant pas la carrure pour ce type d’emploi.

Mais les hommes, connaissent-ils ce type de harcèlement sexiste ? Peuvent-ils se retrouver au centre d’un torrent de haine tout simplement parce qu’ils ont fermé la porte à une admiratrice ? Se voient-ils critiqués parce que des femmes ne supportent pas l’idée qu’un homme se retrouve à la place qu’ils occupent ? J’en doute fort.

Les yeux rouges n’est rien d’autre que le reflet de notre société et de ce à quoi les femmes s’exposent dès lors qu’elles ont une présence dans les médias et sur les réseaux sociaux. Ou même simplement sur les réseaux sociaux. Ou juste parce qu’elles osent s’exprimer. Etre.

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