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Sauvages #3 : Moon Brothers – Sarah Crossan (focus)

Bienvenue dans le troisième épisode de « Sauvages ! », le podcast qui parle de livres qui font bouger les lignes.  Aujourd’hui, pas d’épisode thématique mais un épisode focus sur un tout nouveau roman jeunesse paru en français en ce mois de septembre 2019. Il s’agit de « Moon Brothers » de l’excellente autrice Sarah Crossan, qui avait déjà écrit « Inséparables » et « Swimming pool ».


Je vous préviens, dans cet épisode, on va pleurer. Mais on ne pleurera pas seuls.

« Vous, vous avez vos vies à vivre. »
il m’a dit dans une lettre une fois.
Donc on a tout fait pour.
Pour faire comme si Ed allait bien,
que sa condamnation à mort c’était un mythe,
un truc qui n’arriverait jamais vraiment. »

Joe Moon a 17 ans, un père décédé alors qu’il n’était encore qu’un bébé, une mère qui, après des années à rester dans son lit, a fini par se lever pour sortir de la maison et ne jamais revenir.
Une tante qui a pris le relais comme elle a pu, une grande sœur, Angela, qui fait des petits boulots de merdes pour essayer de payer les factures et un grand frère de dix ans son aîné, Ed, qui attend dans le couloir de la mort d’une prison du Texas.

Cela fait des années qu’il est là, des années que Joe ne l’a pas vu. Joe est à New York où il essaie de grandir en s’aidant des racines auxquelles il peut encore s’accrocher. Et Ed est là-bas, à des centaines de kilomètres, dans une petite cellule, dans un petit couloir où des hommes attendent la mort qu’on leur infligera un jour, on leur a dit. Mais quand, ils n’en savent rien.

Et puis un jour, la date tombe. 18 août. Cet été, Ed va mourir. Il ne lui reste plus que quelques dizaines de jours et il demande à Joe s’il peut venir le voir en prison. Personne n’est encore jamais venu le voir ; le Texas c’est loin, voyager coûte cher et Joe et Angela ne roulent pas vraiment sur l’or. Angela doit rester à New York pour travailler mais Joe pourrait y aller, tout est arrangé pour les visites, même s’il n’a que dix-sept ans.

Joe, c’est encore un gosse, même si son frère croit peut-être qu’il est devenu un homme. Un gosse qui va partir un été dans une petite ville loin de chez lui, où il n’a aucun autre repère qu’un frère en prison. Mais c’est sa chaire, c’est son sang, c’est son frère. Alors il y va. Il se trouve un appart, il cherche un job. Il est vite repéré parce que tous ceux qui viennent à Wakeling ne sont là que pour une seule raison : le centre pénitentiaire. La cuisinière du diner local le nourrit, et il rencontre Nell, une jeune fille qui traîne dans le coin, n’est pas bavarde, mais qu’il apprend à connaître.

Maintenant qu’il est à Wakeling, Joe va bien finir par voir son frère. Que va-t-il trouver à lui dire ? De quoi peut-on parler avec un homme qui attend la mort qu’un autre homme va lui injecter un jour à minuit une, devant un parterre de journalistes et de témoins, parce que c’est ce que d’autres hommes ont décidés. Doit-il faire semblant de rien ?

« Elle soupire,
comme si elle comprenait,
mais impossible qu’elle comprenne à quel point
j’ai besoin
d’entendre Ed me dire je suis pas coupable,
jamais j’aurais fait ça
,
besoin de savoir
qu’on n’a pas le gêne du mal dans la famille.
Contrairement à ce que tout le monde croit.

J’ai besoin qu’Ed me dise que moi,
j’ai une chance, au moins,
de devenir un jour
 un mec bien. »

Alors, Joe va lui demander, à Ed, ce qu’il s’est passé. Sa version de l’histoire qui l’a menée là. Et même si Ed n’a pas envie d’en parler, même si ça le fait chier qu’on vienne toujours ressasser ça, qu’il ne puisse même pas profiter de son petit frère, il va lui répondre.

« Moon Brothers », c’est l’histoire de deux frères qui se retrouvent dans de drôles de circonstances. D’une fratrie soudée, d’un trio qui s’est accroché les uns aux autres, parce que c’est tout ce qu’il leur restait. D’un grand frère et d’une grande sœur qui ont tout fait pour protéger l’innocence du plus petit, le plus longtemps possible. C’est un amour incroyablement fort, inconditionnel. Un rapport de forces avec une mécanique des fluides parfaitement réussie où les forces s’inversent, les plus forts deviennent parfois les plus faibles et les plus petits prennent soin des plus grands. Il y en a toujours un en bas de la balançoire, pour que l’autre soit en haut.

Joe passera son été avec Ed, quoi qu’il arrive. Il reste encore trois appels. L’Etat, la Cour Suprême, le Gouverneur. Tout peut arriver, tout peut encore changer. Des histoires qui finissent bien, on en a déjà entendues. Des hommes qui arrivent pour tout arrêter juste avant la fin, c’est possible. Il faut y croire, parce que c’est la seule chose qu’il leur reste, l’Espoir.

Pour rendre ses sourires à Ed, Joe sera là. Pour lui dire que oui, c’est vrai, c’est possible, Joe sera là. Et puis, si ça se termine mal, Joe sera là aussi. Enfin, la fin … est-ce que c’est possible ?
Est-ce que c’est possible, à dix-sept ans, d’avoir assez de force pour tenir ? Est-ce que c’est normal, à dix-sept ans, de devoir tenir ce rôle ? Et puis, est-ce qu’il n’aurait pas dû venir plus tôt voir Ed, est-ce que personne n’aurait dû venir plus tôt ? S’inquiéter des procès, des appels, est-ce que ce n’est pas un peu leur faute, ce qui arrive aujourd’hui ?

Nell s’essuie les mains sur sa chemise.
« C’est pas ta faute, ce qui s’est passé, elle me dit. Et tu sais quoi aussi ? ».
Elle s’avance vers moi,
touche mon coude du bout  des doigts.
« Les pires choses qu’on fait, ça nous définit pas,
ni les pires choses qu’on nous fait à nous.
On est plein d’autres trucs au-delà de ça.
Comme par exemple …
On est toutes les fois où on se prépare un bol de céréales,
où on regarde Buffy contre les vampires,
où on aide une vieille dame à descendre du bus.
On est les bons, les brutes, et les idiots, tout à la fois,
tu vois ? »

Sarah Crossan écrit ses romans en vers libre et Clémentine Beauvais, autre autrice très talentueuse, les traduit incroyablement bien. Le texte est vivant, rythmé, les silences sont présents même dans les mots, dans la mise en page.
Une virgule fait naître une larme, une mise à la ligne fait tout basculer.
Vous allez pleurer, je vous le dis. C’est impossible de rester de marbre devant Joe, Ed, Angela. C’est impossible de ne pas ressentir les mots de Sarah Crossan dans ses tripes, de ne pas sourire aussi, en se retrouvant parfois à se dire « tiens, ça, c’est peut-être un peu moi aussi ».

Je vous lis un tout dernier extrait, le plus fort, celui dans lequel Joe prend le plus de place, ce jeune homme qui s’est sans doute senti bien souvent invisible aux yeux de sa mère et qui, aujourd’hui, a envie de plus. A envie de plus. Et c’est celle qui est en face qui prend, comme toujours. Parce que c’est sans doute ceux qu’on aime le plus, que l’on fait le plus souffrir.

« Tu veux quoi ? » je lui aboie,
alors que tout ce que je veux, c’est l’embrasser,
lui dire que tout est pardonné,
l’implorer de venir me voir,
plus tard,
en tête à tête.

Mais il y a une part de moi, très conne, qui veut qu’elle souffre,
qu’elle se batte pour me reconquérir.
Je vaux la peine de batailler, ou pas ?

Je vous remercie d’avoir écouté ce troisième épisode de « Sauvages ». S’il vous a plu, je vous invite à vous abonner sur votre application de podcast. On se retrouve d’ici quelques semaines avec un nouvel épisode. D’ici là, vous êtes évidement invités à me laisser vos commentaires et avis en commentaire, sur twitter ou sur instagram sur la page sauvages.podcast.


Merci d’être de plus en plus nombreux à m’écouter et à partager Sauvages !



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